Entretien avec Chloé de Laubier, orthophoniste

Pouvez-vous vous présenter brièvement et nous parler de votre parcours en tant qu’orthophoniste ?

Je m’appelle Chloé de Laubier. Je me suis reconvertie en orthophonie après une première carrière professionnelle, car j’étais profondément intéressée par toutes les questions liées à la voix et à la communication. J’ai découvert un métier aux multiples facettes, qui permet d’accompagner des patients très variés, des nourrissons aux personnes âgées, en passant par les enfants et les adultes.

En tant qu’orthophoniste, j’ai beaucoup travaillé en milieu hospitalier avec des adultes présentant des lésions de la sphère oro-pharyngée (bouche, cordes vocales, etc.), mais également avec de nombreux enfants. J’ai été amenée à prendre en charge des troubles variés tels que les déficiences auditives, le bégaiement, ainsi que des difficultés plus courantes comme la dyslexie, parfois moins sévères que d’autres pathologies.

J’ai ensuite ouvert mon cabinet à Tokyo, où j’ai exercé en libéral pendant cinq ans. Je suis aujourd’hui installée à Singapour depuis trois ans, où je travaille dans une petite école et accompagne régulièrement des élèves depuis deux ans.

 

À partir de quel moment les parents doivent-ils s’interroger sur le développement du langage de leur enfant ?

Le développement du langage est un sujet très vaste. Je dirais qu’il commence dès la naissance, car avant même de parler, l’enfant développe ce que l’on appelle les prérequis à la communication. Dès le plus jeune âge, les parents peuvent observer si leur enfant entend bien, s’il suit du regard, car de nombreuses interactions existent avant l’apparition du langage.

Cela dit, les parents ressentent souvent de manière intuitive si quelque chose ne se développe pas normalement. Concernant les grandes étapes du langage : les premiers mots apparaissent généralement autour de un an ; vers deux ans, l’enfant commence à associer deux mots, comme « papa parti » ou « balle tombée » ; et vers trois ans, il associe trois mots, par exemple « chat dans jardin ».

Ces repères généraux — un mot à un an, deux mots à deux ans, trois mots à trois ans — peuvent guider les parents, tout en gardant à l’esprit que certains enfants évoluent plus lentement et d’autres plus rapidement.

 

Dans un environnement multilingue comme le nôtre, quel impact cela peut-il avoir sur le développement du langage ?

Les étapes du développement du langage restent les mêmes, que l’enfant grandisse dans un environnement monolingue ou multilingue. Il va d’abord absorber la ou les langues qui l’entourent, comprendre, puis commencer à parler.

La différence se situe au niveau du vocabulaire. Vers deux ans, un enfant possède généralement entre 50 et 100 mots, qui doivent alors être répartis entre plusieurs langues. Il peut donc sembler, à certains moments, qu’il parle moins ou que son langage est moins développé que celui d’un enfant monolingue.

Cependant, il s’agit simplement d’une répartition différente du vocabulaire, qui se régule naturellement et rapidement. Le multilinguisme est aussi une richesse, car il développe la capacité de l’enfant à différencier les langues et à en maîtriser les sonorités.

Cela dépend également de l’âge auquel l’enfant est exposé aux langues. Si elles sont présentes dès la naissance, elles se développent en parallèle. Si une langue est introduite plus tard, des décalages peuvent apparaître selon le moment de l’exposition.

 

Quels signes peuvent indiquer qu’un enfant pourrait bénéficier d’un suivi en orthophonie ?

Encore une fois, les parents doivent se faire confiance. S’ils ont le sentiment que leur enfant n’entend pas bien, ne réagit pas à son prénom ou n’entre pas en interaction, ces signes peuvent apparaître assez tôt.

Dès 18 mois à deux ans, il ne faut pas hésiter à demander un avis en cas de doute, car les parents sont ceux qui observent le plus leur enfant au quotidien.

Un moment clé est l’entrée à l’école, vers trois ans. À cet âge, un enfant doit pouvoir être compris par des personnes extérieures à son cercle familial. Si seuls les parents le comprennent, cela peut être un signe de difficulté. Même si ses phrases restent simples, un enfant de trois ans doit être intelligible et capable de se faire comprendre.

 

À quoi ressemble une séance type avec un jeune enfant ?

C’est ce qui rend l’orthophonie particulièrement intéressante : il n’existe pas de séance type. Chaque séance est adaptée à l’enfant et aux difficultés rencontrées.

Avec un très jeune enfant présentant des difficultés de communication ou d’interaction, la première étape consiste à instaurer une relation de confiance afin qu’il ait plaisir à venir. Tout passe par le jeu, car l’enfant apprend mieux lorsqu’il est engagé et qu’il prend du plaisir, même si chaque activité poursuit un objectif précis.

Pour un enfant ayant des difficultés d’interaction, on travaille les prérequis à la communication tels que le tour de rôle, l’attention conjointe ou l’imitation.

Pour un enfant présentant une dyslexie ou des difficultés de lecture, l’approche est plus structurée, avec un travail sur les bases nécessaires à l’automatisation de la lecture et à l’accès au sens.

Chaque séance commence généralement par un temps d’accueil pour évaluer l’état émotionnel de l’enfant et déterminer comment débuter. Il est parfois nécessaire de prendre en compte ses émotions ou ses frustrations avant de commencer. Ensuite, au moins deux objectifs sont travaillés à travers différents jeux.

 

Quels conseils simples donneriez-vous aux parents pour soutenir le développement du langage au quotidien ?

Un conseil très simple est de se mettre à la hauteur de son enfant. Essayez de vous accroupir et de le regarder dans les yeux, afin qu’il puisse voir clairement vos expressions faciales et les mouvements de vos lèvres, et ressentir que la communication est réciproque.

Aujourd’hui, même en tant que parents, nous sommes souvent sur nos téléphones et répondons parfois sans vraiment regarder. Il est important de rechercher le regard, l’interaction, et d’être un véritable modèle de communication pour son enfant.

 

Que diriez-vous aux parents inquiets du développement de leur enfant ?

Un parent inquiet est le meilleur connaisseur de son enfant. Il est important de se rassurer en consultant un spécialiste comme un orthophoniste, et de ne jamais hésiter à échanger avec les enseignants ou les professionnels.

Il ne faut pas garder ses doutes ou ses inquiétudes pour soi : il est essentiel d’en parler.

 

Qu’est-ce qui vous motive le plus dans votre travail au quotidien avec les enfants ?

Ce qui est merveilleux chez les enfants, c’est leur spontanéité. Ce qui me motive le plus, c’est leur incroyable plasticité cérébrale, qui permet souvent des progrès impressionnants en peu de temps.

Il y a aussi une grande capacité de résilience : même face aux difficultés, lorsqu’ils se sentent accompagnés et qu’ils comprennent qu’ils ne sont pas seuls, ils persévèrent. Cette énergie et cette vitalité sont très inspirantes et motivent les orthophonistes à donner le meilleur d’eux-mêmes.

 

Si vous deviez transmettre un message clé aux parents, quel serait-il ?

Sans vouloir culpabiliser les parents, mon message serait de passer autant de temps que possible avec son enfant. C’est ainsi que l’on peut repérer si quelque chose le préoccupe.

Montrez-lui que vous êtes présent et attentif. On ne réalise pas toujours ce que l’on peut manquer si l’on ne prend pas le temps d’être disponible. Cela peut être simplement jouer, lire une histoire ou partager un moment ensemble.

Une grande partie du développement de l’enfant se construit à travers le jeu et les interactions, et personne n’est mieux placé que les parents pour les lui offrir.